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Au XVe siècle, le dernier voyage sur la Loire du bateau de Saint-Satur (Cher)

Pôle géographique : Berry
Département : Cher
Commune : Saint-Satur
Lieu-dit : Lit mineur de la Loire
Intitulé du projet : Au XVe siècle, le dernier voyage du bateau de Saint-Satur
Responsable du projet : Annie Dumont, archéologue, Ministère de la Culture (DRASSM).
Equipe : Philippe Moyat, ETSMC et UMR6298, archéologue-plongeur, restitution 3D, Marion Foucher, UMR6298, étude de la cargaison de pierres et d'ardoises, Alexandre Polinski, UMR6566 – CReAAH, Gérard Mazzochi (archéologue bénévole), Christophe Fraudin (cadreur, réalisateur), Association La Tête dans la Rivière, Céline Bonnot-Diconne (2CRC - traitement et étude des cuirs et matières végétales), Catherine Lavier (UMR8220, UPMC, LAMS), étude dendrochronologique.

L'EPAVE DE SAINT-SATUR : HISTORIQUE DE LA DECOUVERTE

En 2012, à Saint-Satur, une épave a été signalée par des riverains, M. et Mme Boursin. Elle se trouve en amont immédiat d'une des piles du pont mixte d'époque gallo-romaine, côté rive droite, en face de Saint-Thibault.

Epave Vues de l'épave de Saint-Satur en cours de fouille, août 2017 - Clichés Philippe Moyat.

On peut parler de redécouverte car cette épave a déjà été signalée dans la carte archéologique il y a près de cinquante ans ! :
« La presse locale a signalé la découverte, pendant l'été 1962, un peu au large de Saint-Thibault, dans la Loire, de l'épave d'un bateau qui transportait des blocs de pierres. Le site a eu une certaine importance comme tête de pont et étape sur la Loire (pont romain sur le fleuve). Les fouilles rapides qui avaient été faites au XIXe s. l'ont déjà montré. Le trafic sur le fleuve s'est prolongé jusqu'au milieu du XIXe s. Malheureusement, les premières fouilles rendues possibles au moment du creusement du canal, et qui firent apparaître diverses constructions, ont contribué à en détruire d'autres. L'épave nouvellement retrouvée paraît avoir été en partie dépecée et morcelée par les estivants et les touristes. Il serait important qu'on essayât d'en conserver les restes ».
Dans un premier temps, un prélèvement de bois a été effectué pour une analyse radiocarbone. Celle-ci, réalisée à Lyon, donne comme résultat : Ly-16103. Age 14C BP : -540 ±30, soit en âge calibré : de 1319 à 1435 ap. J.-C. Ce bateau a navigué sur la Loire au XIVe ou au XVe siècle et a terminé sa course contre les vestiges d'une des piles du pont romain mixte, qui, à cette époque, formait peut-être un obstacle. Les témoins de la batellerie ancienne de la Loire restent assez rarement étudiés dans le détail et c'est la raison pour laquelle une demande de sondage a été déposée pour évaluer le potentiel, réaliser un premier plan de cette embarcation, actions qui étaient prévues en août 2013 et qui ont été reportées en août 2014, puis enfin réalisées en août 2015, où les conditions hydrologiques ont été favorables après deux années consécutives de hautes eaux estivales.
Le sondage a permis de constater que cette épave est plutôt bien conservée. En effet, la sole et un flanc subsistent sur une douzaine de mètres ; l'une des extrémités est cassée, l'autre reste pour le moment enfouie sous une île possédant un couvert forestier assez dense. Cette préservation, assez exceptionnelle pour la Loire qui habituellement disloque les épaves assemblées, est due à deux circonstances particulières.

Epave
Nettoyage de l'intérieur de la coque avant le relevé. - Cliché Philippe Moyat.

D'une part, l'embarcation a été protégée par les sédiments accumulés en amont de la pile de pont romain contre laquelle elle s'est échouée.
D'autre part, la cargaison transportée par ce bateau, une quarantaine de blocs encore présents, a protégé le bois de la coque. Ces blocs sortent de carrière car ils ne sont travaillés que sur une ou deux faces.
Avec les pierres, on a également trouvé des ardoises, des semelles de chaussures en cuir ainsi que deux objets métalliques (une gouge et un fer de bâton de quartier).

Epave
Une paire de chaussures en cuir découverte sous la cargaison de blocs de pierre. - Cliché Philippe Moyat.


LA FOUILLE DE L'EPAVE DE SAINT-SATUR

A la fin de la campagne de sondage 2015, ce qui avait été dégagé a été recouvert par une couche de géotextile, bloqué par des sacs de sable destinés à protéger les parties fragiles, puis ré-enseveli par du sable déversé à l'aide d'une pelle mécanique. En effet, la fouille a attiré un public nombreux et il fallait mettre ces vestiges hors d'atteinte d'éventuels prélèvements et de l'érosion fluviatile en cas de crue hivernale.
Le sondage a été stoppé lorsqu'il n'a plus été possible d'enlever du sable sans déstabiliser la cargaison de blocs de pierre ; en effet, l'épave ne repose pas horizontalement sur le sable, mais présente une inclinaison risquant d'entrainer le glissement des blocs contre le flanc préservé.
L'épave de Saint-Satur représente un potentiel inédit pour la connaissance de l'architecture navale du bassin de la Loire à la fin du Moyen Âge, pour l'histoire de la circulation des matériaux sur le fleuve et la vie quotidienne des mariniers de cette époque. Pour cette raison, il a été décidé de la fouiller entièrement au cours d'une campagne qui a eu lieu en août 2017.
Pour arriver à réaliser le relevé complet de la coque afin d'en faire une étude architecturale (avec calcul de la capacité de charge, restitution 3D), les blocs qui constituent la cargaison ont été enlevés un par un à l'aide d'une pelle mécanique. Ils ont été déposés sur la plage pour les étudier, avant de les remettre en place lorsque le relevé de la coque a été achevé.

Epave
Les blocs de pierre déposés sur la plage pour étude. - Cliché Philippe Moyat.

Des échantillons de pierre ont été prélevés pour détermination, ainsi que des ardoises, et des morceaux de bois qui se trouvaient déjà détachés de l'ensemble pour analyse dendrochronologique. Ces études sont en cours et les résultats seront disponibles début 2018. D'autres chaussures en cuir ont été découvertes et sont en cours de traitement pour stabilisation au laboratoire 2CRC à Moirans (responsable : Céline Bonnot-Diconne). Un maillet de charpentier en bois, complet, vient compléter la petite série d'objets présents à bord du bateau.


LA VALORISATION DES DECOUVERTES DE SAINT-SATUR

Les témoins de la batellerie de la Loire de cette période sont très rares et ce constat a motivé la réalisation d'un film de 13' par l'Association La tête dans la rivière, Web-TV spécialisée dans la vulgarisation scientifique (responsable : Gérard Mazzocchi). Ce film en cours de réalisation, des images doivent encore être tournées dans les laboratoires assurant la stabilisation des objets en matières organiques, pourra être diffusé auprès d'un large public.

Le site Web de la Tête dans la rivière propose en effet un accès direct pour tous aux connaissances scientifiques vulgarisées concernant le fleuve Loire. Dans ce projet, les données collectées par les chercheurs sont multiples et recoupent de nombreux savoirs et compétences reliant le territoire ligérien actuel aux sociétés du passé : archéologie du fleuve, restitution de l'architecture navale, analyse des matériaux ayant servi à construire le bateau et appartenant à la cargaison (bois, mousse végétale, métal pierres, cuirs), histoire de l'exploitation des matériaux et du commerce dans le bassin de la Loire.
La fouille et l'étude de l'épave de Saint-Satur mettent en lumière les relations des sociétés du passé avec le milieu fluvial, et plus particulièrement comment la géologie et l'hydrologie ont influencé les activités humaines au fil des siècles. La présence de matériaux particuliers (gisements d'ardoises et de calcaire) ont en effet conduit à la mise en œuvre de leur extraction, puis à la construction de bateaux adaptés pour leur transport et leur commercialisation dans le bassin ligérien. La charpenterie navale permet également d'aborder la question de l'exploitation des forêts riveraines et des mousses végétales employées pour étanchéifier les embarcations.
La restitution virtuelle 3D d'un bateau ayant navigué sur la Loire au XVe siècle à partir de l'épave découverte à Saint-Satur permettra de montrer au plus grand nombre un patrimoine invisible, doublement enfoui sous les eaux et le sable.

Le patrimoine archéologique conservé dans les chenaux de la Loire est très fragilisé et reste inaccessible au plus grand nombre de par sa position dans l'eau, ou sur des plages et des îles. Il apparaît au gré des caprices de la Loire et de ses crues qui le dégagent et le font disparaître très rapidement en raison de la violence du courant. Les archéologues doivent faire preuve d'une grande réactivité lorsque des vestiges comme ceux de l'épave de Saint-Satur apparaissent. Ce bateau ne pourra sans doute pas être conservé car il faudrait pour cela le sortir entièrement du sable et de l'eau, puis l'acheminer vers le CEA de Grenoble, au Centre Nucleart qui traite les bois gorgés d'eau. Sans ce traitement, les matières organiques gorgées d'eau disparaissent au séchage. Actuellement, nous ne disposons pas des moyens pour envisager cette action, ni d'un musée susceptible de pouvoir ensuite accueillir cette épave ; aussi, c'est la raison pour laquelle nous avons choisi de la fouiller, de la mesurer très précisément afin de pouvoir en faire une restitution virtuelle 3D qui pourra être montrée au public, et éventuellement servir, plus tard, à la réalisation d'une maquette en bois, ou d'un bateau à l'échelle 1. Les petits objets découverts à l'intérieur de la coque ont été prélevés et sont en cours de stabilisation pour être conservés hors de l'eau. Le documentaire montrera le cheminement de la reconstitution d'un pan d'histoire ligérienne, de la fouille au laboratoire, et la nécessité d'associer différentes compétences pour comprendre ces vestiges ensevelis depuis près de six siècles sous les sables de la Loire.


Contacts :
Annie Dumont